Aller au contenu

François de Sales et l’évêché de Genève réfugié à Annecy

Chassé de Genève par la Réforme, l’évêché se replie sur Annecy. François de Sales y règne sur une cathédrale qu’il ne verra jamais.

Le Palais de l’Isle et son pont de pierre sur le canal du Thiou, façades de la vieille ville.
Le Palais de l’Isle et son pont de pierre sur le canal du Thiou, façades de la vieille ville.

Pendant près de trois siècles, l’évêque de Genève a vécu à Annecy. Pas en visite : à demeure, avec son chapitre, ses archives et son titre intact — évêque d’une cité où il ne pouvait pas entrer. Cette anomalie administrative a fait plus pour la forme de la vieille ville que n’importe quel plan d’urbanisme.

1533-1568 : un évêché déménage en trente-cinq ans

La Réforme s’impose à Genève, et l’évêque Pierre de La Baume est chassé de la cité dès 1533. Le siège n’est pas supprimé pour autant : il est privé de sa ville. Le chapitre des chanoines cathédraux s’installe progressivement à Annecy à partir de 1535-1536, et s’y trouve replié au plus tard en 1539. Le transfert définitif du siège épiscopal, lui, intervient en 1568, sous l’évêque Ange Justiniani.

Le titre, en revanche, ne bouge pas. On reste « évêque de Genève », résidant à Annecy, jusqu’au 15 février 1822 : c’est la bulle Sollicita catholici gregis qui crée enfin le diocèse d’Annecy, avec Claude-François de Thiollaz comme premier titulaire de ce nom. Deux cent quatre-vingt-neuf ans entre le départ et le changement d’étiquette. Rome n’est pas pressée.

Ce qu’une capitale religieuse fait à une petite ville

Annecy avait déjà cessé d’être une capitale politique en 1401, quand le comté est vendu à la Savoie. Elle récupère un siècle et demi plus tard une fonction d’un autre ordre, et beaucoup plus encombrante physiquement.

Un chapitre cathédral, c’est des chanoines à loger. Un évêché en exil, c’est un séminaire, des archives, une administration. Une ville frontière de la Contre-Réforme, c’est des ordres religieux qui s’installent et qui bâtissent, à l’intérieur d’une enceinte qui, elle, ne s’agrandit pas.

L’enseignement suit la même logique. Le collège chappuisien est fondé en 1549 par Eustache Chappuis, Savoyard, ambassadeur de Charles Quint auprès d’Henri VIII : il s’agit explicitement de former des esprits capables de tenir tête aux arguments venus de Genève. Le terrain choisi est en plein centre, le long du canal du Vassé, au milieu des fondations conventuelles.

Retenez ce détail : au XVIᵉ siècle, l’immobilier du centre d’Annecy est religieux. C’est une donnée d’urbanisme, pas une note de bas de page.

François de Sales : évêque d’une ville interdite

Né le 21 août 1567 au château de Sales, près de Thorens, il commence par la mission du Chablais en 1594, où il prêche depuis la forteresse d’Allinges. Coadjuteur en 1599, il devient évêque de Genève en 1602 et reçoit la consécration épiscopale le 8 décembre de cette année-là, à Thorens. Il n’entrera jamais dans sa cathédrale.

Ce qu’il fait de ce siège en exil est plus intéressant que le titre. Il écrit — la préface de l’Introduction à la vie dévote est signée en août 1608, et le livre est imprimé à Lyon chez Pierre Rigaud ; il sera réimprimé sans arrêt de son vivant. Le Traité de l’amour de Dieu suit en 1616. Le 6 juin 1610, avec Jeanne de Chantal, il fonde à Annecy la Visitation Sainte-Marie.

Il meurt à Lyon le 28 décembre 1622. Le corps est ramené à Annecy en 1623. Béatifié en 1661, canonisé en 1665 par Alexandre VII, il est proclamé docteur de l’Église en 1877 par Pie IX, puis patron des journalistes en 1923 par Pie XI. Une ville de quelques milliers d’habitants au fond d’une vallée alpine se retrouve, sans l’avoir cherché, sur une carte européenne.

Le bâtiment qui résume tout : Saint-François-de-Sales

Suivez un seul édifice et vous tenez quatre siècles d’Annecy.

L’église commence en 1614 comme église du premier monastère de la Visitation. Elle abrite ensuite les tombeaux des deux fondateurs, ce qui en fait un lieu de pèlerinage. À la Révolution, elle est désaffectée et sert de caserne, puis de fabrique de toile. Elle est rendue au culte en 1923, et acquise par la ville en 1968.

Église, puis usine, puis église. La bascule vers la toile n’est pas un accident : elle raconte exactement ce qui arrive à Annecy après 1793, quand la ville troque son économie religieuse contre une économie hydraulique. C’est le même mouvement que celui qui a rempli les biefs de roues et de métiers, et que nous avons décrit dans notre article sur les canaux de la vieille ville.

Quant aux corps des deux saints, ils ont quitté le centre. Un nouveau monastère est entrepris en 1909 sur les pentes du Semnoz ; les reliques y sont déposées le 2 août 1911. La basilique de la Visitation qui le jouxte est bâtie de 1922 à 1930 sur les plans de l’architecte grenoblois Alfred-Henri Recoura, et consacrée en 1949.

Ce qu’on ne ferait pas

On ne lirait pas cette histoire comme une histoire religieuse. Elle l’est pour partie, mais l’intérêt est ailleurs : c’est le seul moment où Annecy a compté à l’échelle du continent, et cela tient à un accident — une ville passée à la Réforme à moins de quarante kilomètres au nord, et un siège épiscopal qui a refusé de disparaître avec elle.

On ne chercherait pas non plus la trace de tout cela sur les quais. Elle est à l’intérieur des îlots : dans la taille des parcelles, dans les cours fermées, dans le fait que le centre d’une ville alpine soit bâti serré autour d’édifices que personne, aujourd’hui, ne construirait là.

Une ville se souvient rarement de ce qu’elle a été. Elle en garde la forme, ce qui est plus fiable.

Sources

← Retour à Histoire & Culture