Le château d’Annecy : pourquoi les comtes s’installent là
Les comtes de Genève n’ont jamais tenu Genève. Ils se replient sur Annecy et bâtissent un château sur l’éperon qui commande le passage.
On monte au château pour la vue. C’est le pire angle pour le comprendre. Ce bâtiment n’a pas été posé sur son rocher pour regarder le lac : il a été posé là parce que ses propriétaires venaient de perdre une capitale et qu’il leur en fallait une autre. Le reste — les tours, les logis, les six siècles de chantiers successifs — découle de cette perte.
Les comtes de Genève n’ont jamais tenu Genève
C’est le point de départ, et il surprend tout le monde. Le comté de Genève est une principauté d’Empire dont la famille comtale donne dix-sept titulaires, le premier identifiable au milieu du XIᵉ siècle. Mais la cité de Genève, elle, leur échappe : le pouvoir temporel y appartient à l’évêque.
Le bras de fer se règle contre eux à la fin de 1124, par le traité de Seyssel. Le comte Aymon Ier reconnaît l’évêque Humbert de Grammont comme seul seigneur temporel de la cité ; il ne conserve qu’un château au Bourg-de-Four, et reçoit en compensation des droits et des biens dans le reste du comté. C’est un échange de la ville contre la campagne. Le conflit rebondira encore pendant un siècle, mais la messe est dite : les comtes de Genève sont des comtes sans leur ville.
Un pouvoir sans capitale doit s’en fabriquer une. C’est tout ce qui suit.
Le comté était un chapelet de petits pays, et Annecy en était le centre
Regardez ce qui compose réellement ce comté : la Semine, le plateau des Bornes, le pays de Thônes, l’Albanais, le bassin d’Annecy. Genève est au bord de cet ensemble. Le bassin d’Annecy en est le milieu géométrique.
Ajoutez le site lui-même. Entre le pied du Semnoz et l’extrémité nord du lac, le terrain se resserre en un goulet, et le Thiou sort du lac exactement à cet endroit. Qui tient l’éperon rocheux qui domine ce goulet tient le passage, la sortie d’eau et la ville qui se forme en dessous. La ville basse, Annecy-le-Neuf, naît précisément là, au pied du rocher — bien avant que le château actuel n’existe.
Autrement dit, les comtes ne choisissent pas un joli paysage. Ils choisissent un verrou au centre de ce qui leur reste.
1219 : le château entre dans les textes
Une fortification occupe l’éperon avant lui, mais le château tel qu’il commence à s’écrire dans les archives apparaît en 1219. À partir de là, l’histoire s’accélère : la résidence comtale se fixe, la ville s’agrandit au pied des murs, et au XIVᵉ siècle Annecy est la capitale du comté de Genève.
L’empilement des pierres raconte cette trajectoire mieux que n’importe quel panneau.
- La tour de la Reine est la partie la plus ancienne, XIIᵉ siècle, avec des murs de plus de quatre mètres d’épaisseur. C’est de la défense pure.
- Un incendie ravage l’ensemble en 1340. Il est relevé à l’identique dans les quatre années qui suivent.
- La tour Perrière relève du XVᵉ siècle, son marché de construction étant passé en 1445. On fortifie encore, mais on loge mieux.
- Le logis Nemours en 1545, le logis Neuf en 1562. Là, c’est fini : on n’ajoute plus des tours, on ajoute des fenêtres. La forteresse est devenue une demeure de prestige.
Cette bascule du XVIᵉ siècle n’est pas une question de goût. Elle signifie que le château n’a plus rien à défendre.
1401 : Annecy cesse d’être la capitale d’un État
En 1394 meurt Robert de Genève, dernier comte de la maison — l’homme qui fut aussi l’antipape Clément VII. Le titre passe à la branche de Thoire-Villars, qui n’a ni l’assise ni l’envie. En 1401, Odon de Villars vend le comté à Amédée VIII de Savoie.
Ce jour-là, Annecy change de catégorie. Elle était le siège d’une principauté ; elle devient le chef-lieu d’un apanage à l’intérieur d’un État plus grand, tenu ensuite par la branche cadette de Genève-Nemours. La ville continue de grandir, mais elle ne décide plus. C’est aussi ce qui rendra possible, un siècle et demi plus tard, son autre destin : celui de repli catholique, quand l’évêché de Genève s’installe ici en exil.
La longue descente, puis le musée
La suite est moins glorieuse et beaucoup plus parlante. Plusieurs fois incendié, le château est abandonné au XVIIᵉ siècle. On le répare pour en faire une caserne, fonction qu’il gardera jusqu’en 1947. Déclaré bien national en 1793, occupé par des soldats pendant plus de deux siècles, il finit vide.
La ville l’achète en 1953 et le restaure. Le classement au titre des monuments historiques date de l’arrêté du 12 octobre 1959 : il porte sur les bâtiments, l’enceinte et les sols des cours qu’elle contient. Le château est aujourd’hui un musée municipal.
Ce qu’on ne ferait pas
On ne monterait pas au château pour la seule vue, et surtout pas en dernier. Vu depuis les quais, c’est un décor. Vu en premier, c’est une clé : le reste de la vieille ville — les biefs, les îlots, les murs assis dans le courant — se lit ensuite tout seul. Nous avons raconté ailleurs pourquoi ces canaux existent, et les deux articles se répondent.
On ne chercherait pas non plus le château de conte de fées. Ce qui reste est un chantier de six siècles, cousu de reprises, dont deux siècles de caserne ont effacé une partie du décor intérieur. C’est précisément ce qui le rend lisible : la fonction a toujours gagné contre l’ornement, et les murs le disent.
Un château se lit toujours dans le sens de la peur qui l’a fait construire. Ici, la peur venait de Genève.