Le régime du lac : d’où vient l’eau, où elle repart
Un bassin versant de 251 km², une source cachée au fond, une seule sortie. Le régime du lac d’Annecy explique aussi la température de l’eau.
Un lac a un régime, exactement comme une rivière : des entrées, une sortie, une saison. Celui d’Annecy est particulier, et il explique deux choses très concrètes. Pourquoi l’eau est glaciale le 15 juin et bonne le 15 août. Et pourquoi, dans le même mouvement, elle ne se réchauffe jamais au-delà d’une certaine profondeur.
Un tout petit bassin versant pour un très gros lac
Le lac couvre 26,5 km². Son bassin versant — toute la surface dont la pluie finit par lui arriver — en fait 251. Le rapport est inférieur à dix, ce qui est très faible pour un lac alpin.
C’est la première clé. Un bassin versant étroit, ce sont peu de sédiments, peu de nutriments, peu de tout. Les affluents sont courts, pentus et torrentiels : l’Eau Morte au bout du lac, l’Ire côté Chevaline, le Laudon vers Saint-Jorioz, la Bornette et le Biolon. Aucun ne draine de plaine agricole. Aucun ne descend d’un glacier non plus — le point haut du bassin, la Tournette, culmine à 2 351 m, bien en dessous de toute glace permanente. Le lac d’Annecy est alimenté par de la pluie et de la fonte nivale, pas par un glacier.
L’entrée qu’on ne voit sur aucune carte
Le point le plus profond du lac n’est pas un fond de cuvette : c’est un trou. Le Boubioz s’ouvre au large de la rive nord-ouest, à environ 250 m du bord, sous la forme d’un entonnoir qui commence vers 20 à 25 m et descend à 81 m. Au fond coule une source sous-lacustre, alimentée par l’infiltration des pluies dans le Semnoz.
Le Semnoz est calcaire. L’eau y dissout la roche, creuse un réseau karstique, et ressort là où la structure géologique le permet — en l’occurrence sous la surface du lac. L’eau du Boubioz sort autour de 11,8 °C toute l’année, ce qui est le comportement classique d’une source karstique profonde : ni le gel de janvier ni la canicule d’août ne l’atteignent.
Retenez surtout ceci : une part importante de ce qui remplit le lac n’apparaît sur aucune carte hydrographique. Le partage exact entre apports de surface et apports souterrains fait encore débat entre hydrogéologues, mais la contribution souterraine n’est pas anecdotique.
Une seule sortie, et elle traverse la ville
Tout ressort au nord, par le Thiou, avec un exutoire secondaire, le canal du Vassé. Environ 8 m³/s en régime normal, autour de 4 en étiage, jusqu’à 40 en crue — soit à peu près 260 millions de m³ par an. Le lac en contient à peu près 1,1 milliard.
Divisez : le renouvellement complet demande de l’ordre de quatre ans. Ce chiffre est le plus utile de tout l’article. Il signifie qu’une molécule entrée aujourd’hui sera encore là dans trois ans, et il explique pourquoi la dépollution des années 1960 a mis une décennie à se lire dans les mesures — mais seulement une décennie.
Le niveau, lui, n’est pas libre. Il est réglé par les vannes en ville depuis la fin du XIXᵉ siècle, ce qui a longtemps signifié un plan d’eau presque parfaitement stable. Depuis 2019, une variation saisonnière d’une trentaine de centimètres a été réintroduite, pour redonner aux roselières le marnage dont elles ont besoin.
Pourquoi elle est froide en juin et chaude en août
Le lac ne se réchauffe pas comme une casserole. L’eau est plus dense à 4 °C, elle conduit très mal la chaleur, et le vent ne brasse que les premiers mètres. Résultat : à partir du printemps, une couche chaude et légère se pose sur une masse froide et lourde, sans se mélanger à elle. C’est la stratification thermique. La frontière entre les deux, la thermocline, s’installe dès avril et tient jusqu’en novembre.
Sous cette frontière, l’eau reste entre 6 et 8 °C toute l’année. Y compris le 15 août.
Ce qui change entre juin et août, ce n’est donc pas la température du lac : c’est l’épaisseur de sa couche chaude. En juin, elle est mince. Un coup de vent, un orage de fin d’après-midi, et elle se fait retourner : la surface perd plusieurs degrés en une nuit. En août, elle est épaisse et tamponnée, elle encaisse les orages sans broncher, et la surface se tient autour de 22 à 24 °C.
Deux conséquences pratiques :
- La baie de Doussard est toujours la plus chaude. Elle est peu profonde : il n’y a pas de réservoir froid sous la couche chaude pour la refroidir.
- En sautant d’un bateau au large, vous traversez une marche. Quelques mètres sous la surface, la température chute franchement. C’est la thermocline, et c’est aussi pourquoi une crampe surprend plus vite au large qu’au bord.
Les trois moments où le régime devient visible
Fin mai et juin. Fonte nivale et orages : les torrents arrivent chargés. Le bout du lac, où débouche l’Eau Morte, se trouble pendant un jour ou deux après un gros épisode. C’est le seul moment où l’on voit littéralement le bassin versant se déverser.
Août. La couche chaude est à son maximum et le niveau à son minimum : les affluents ne débitent plus grand-chose et l’évaporation travaille. Les plages gagnent quelques mètres de galets.
De novembre à mars. La couche chaude se refroidit, s’alourdit, plonge. Le lac se brasse, la colonne d’eau s’homogénéise et l’oxygène redescend vers le fond. C’est la respiration annuelle du lac — celle que des hivers plus doux rendent moins efficace.
Ce qu’on ne ferait pas
- Se baigner au bout du lac le lendemain d’un gros orage. La turbidité y met un à deux jours à retomber.
- Attendre une eau franchement chaude avant la mi-juin, quelle que soit la température de l’air. La couche chaude n’a pas encore d’épaisseur — voyez nos cinq spots de baignade accessibles à vélo pour choisir en conséquence.
- Se fier à une moyenne mensuelle. Sur ce lac, l’écart entre deux jours de la même semaine dépasse souvent l’écart entre deux mois.
- Parler de « lac glaciaire » au présent. Le creusement est glaciaire, il date de la fin de la dernière glaciation. L’alimentation, elle, ne l’est plus depuis longtemps.
Un lac se lit comme un bilan comptable : ce qui entre, ce qui sort, ce qui dort au fond. Celui d’Annecy tient dans trois nombres — 251 km² de bassin, une sortie, quatre ans. Tout le reste, y compris la température de votre orteil au mois de juin, en découle.