Pourquoi l’eau du lac d’Annecy est si claire
Le lac a frôlé l’asphyxie dans les années 1950. Ce qui l’a sauvé : un collecteur de 42 km posé autour de ses rives entre 1961 et 1976.
On vous dira que l’eau est claire parce que le lac est alpin. C’est faux, ou plutôt c’est très insuffisant : il y a soixante-dix ans, ce lac alpin puait en été et perdait ses poissons de fond. La transparence que vous regardez depuis la plage n’est pas un cadeau de la géographie. C’est un ouvrage de génie civil, décidé en 1957 et payé pendant quinze ans.
Ce que le lac était en train de devenir
Le mot technique est eutrophisation. Le mécanisme est simple et brutal. Les eaux usées des rives arrivent directement dans le lac, chargées de phosphore — celui des rejets domestiques, puis celui des lessives à partir des années 1950. Le phosphore est un engrais. Les algues microscopiques s’en nourrissent et prolifèrent. Quand elles meurent, elles coulent, et leur décomposition consomme l’oxygène du fond.
À partir de là, la boucle se referme toute seule. Un fond privé d’oxygène relargue le phosphore stocké dans ses sédiments, qui nourrit la prolifération suivante. Les espèces d’eau profonde, celles qui ont besoin d’un fond froid et bien oxygéné, décrochent les premières. Les signes sont visibles dès les années 1940 sur le lac d’Annecy comme sur le lac du Bourget, et ils s’aggravent après-guerre avec l’explosion des constructions au bord de l’eau.
Un détail donne l’échelle : à la fin des années 1950, la transparence mesurée au disque de Secchi tombait à quelques mètres. Aujourd’hui elle se compte en dizaines de mètres au printemps.
15 juillet 1957 : huit communes signent
L’alerte vient de la science et de la médecine locales — le professeur Hubault, le docteur Paul-Louis Servettaz — et elle trouve un relais politique en la personne de Charles Bosson, maire d’Annecy. Le 15 juillet 1957, huit communes riveraines créent le SILA, le syndicat intercommunal du lac d’Annecy.
Ce point de départ est plus intéressant qu’il n’en a l’air. Un lac est en aval de tout le monde. Chaque commune, prise séparément, avait intérêt à rejeter chez elle et à espérer que le courant s’en charge. Il fallait donc une structure qui rende la décision collective. C’est cette bascule institutionnelle, pas une technologie, qui explique la suite.
Le collecteur périphérique : 42 kilomètres autour du lac
L’idée tient en une phrase : ceinturer le lac d’un tuyau qui intercepte tous les rejets et les emmène ailleurs. La construction s’étale de 1961 à 1976. Quarante-deux kilomètres de collecteur suivent la rive, presque toujours sous la route ou sous la berge, et descendent par gravité vers le nord.
Le choix décisif, c’est la destination. Les eaux ne sont pas traitées puis rendues au lac : elles sont emmenées en aval de l’exutoire, vers une station installée à Cran-Gevrier, sur le Thiou. Autrement dit, la ville a accepté de faire passer ses effluents par la rivière qui l’a nourrie pendant six siècles — la même que celle qui a creusé les biefs de la vieille ville, dont nous racontons l’histoire dans Pourquoi la vieille ville a des canaux. L’usine SILOÉ, mise en service en 1997, a pris le relais de la station d’origine. Aujourd’hui, la totalité du bassin versant du lac est raccordée à l’assainissement collectif.
Pourquoi ça a marché ici, et pas partout
Quatre paramètres jouaient en faveur d’Annecy, et il faut les connaître pour ne pas prendre cette réussite pour une recette universelle.
| Ce que le lac a pour lui | Conséquence |
|---|---|
| Profondeur moyenne de 41,5 m, 82 m au point le plus bas | Un volume tampon énorme pour une petite surface |
| Bassin versant de 251 km² seulement | Peu d’agriculture intensive, aucune industrie lourde en amont |
| Un exutoire unique et en ville, le Thiou | Tout ce qui entre finit par sortir par un point mesurable |
| Renouvellement complet en quatre ans environ | L’effet d’une décision se voit en une décennie |
Ce dernier point est le plus important. Sur un lac dont l’eau se renouvelle en quarante ans, personne n’aurait vu le résultat de son vote. Ici, la génération qui a payé les travaux a vu l’eau redevenir claire.
Ce que « le lac le plus pur d’Europe » veut dire
La formule circule partout et ne correspond à aucun classement officiel. Ce qui existe, en revanche, ce sont des mesures : un suivi scientifique continu depuis 1966, aujourd’hui conduit avec l’INRAE, qui relève la transparence, les concentrations en phosphore et en nitrates, l’oxygène en profondeur et la température par tranches d’eau.
Ces mesures disent deux choses. La première : le lac est revenu à un état oligotrophe, c’est-à-dire pauvre en nutriments. La seconde, moins confortable : le dossier n’est pas clos. Des hivers plus doux brassent moins bien la colonne d’eau, et un lac qui se mélange mal renouvelle mal l’oxygène de ses profondeurs. Le combat des années 1960 portait sur ce qu’on déversait ; celui des prochaines décennies porte sur le climat, qui ne se traite pas avec un collecteur.
Ce qu’on ne ferait pas
- Confondre eau claire et eau vide. Les herbiers verts qu’on voit par transparence près des rives ne sont pas de la saleté : c’est la végétation d’un fond sain, et c’est la nurserie des poissons.
- Se savonner ou rincer quoi que ce soit au bord. Le collecteur intercepte les canalisations, pas les seaux.
- Croire que c’est acquis. Le lac a mis vingt ans à se dégrader et une génération à se rétablir. Les deux mouvements sont possibles.
- Se fier à l’œil pour la baignade. La clarté ne dit rien de la bactériologie après un gros orage : voyez plutôt nos cinq spots de baignade accessibles à vélo.
La prochaine fois que vous distinguerez les cailloux à quatre mètres sous la surface, souvenez-vous que vous regardez le résultat d’une délibération administrative de 1957. Peu de paysages sont aussi ouvertement politiques.